Critique de livre
Joe Hill. The IWW and the Making of a
Revolutionary Working Class Counterculture, Chicago, Charles H.Kerr,
2003 . Franklin Rosemont ( en anglais) (Joe Hill Les IWW et la
création d'une contre culture ouvrière)
Loren Goldner
En ces jours de guerre sans fin au Moyen Orient et de Kerry contre Bush
et de la politique visible aux Etats-Unis réduits apparemment
à une droite et à une extrême droite, ce livre nous
donne une grande envie de prendre la porte et d'organiser la lutte. Et
je me sens bien pauvre pour le critiquer d'une façon quelque peu
sérieuse.
Le livre est avant tout important pour toute une nouvelle
génération d'activistes tentant dz se situer au milieu
des décombres laissés par la “gauche” bureaucratique
d'Etat du 20ème siècle ( sociaux démocrates,
staliniens, tiers-mondistes, trotskistes) et les dernières
idéologies en langue de bois. C'est bien réjouissant et
réconfortant de trouver un tel livre qui place Hill et les IWW
au même niveau qu'Apollinaire, Artaud, Frant von Baader, Bosch,
Blake, Lester Browie, Byron, Dürer, Victor Hugo, Philip Lamantin,
Man Ray, Monk, Gérard de Nerval,Charlie Parker, Erik Sati,
Shelley, Vico et Hélène Wronski (1)et donne ainsi un bref
répit pour reprendre haleine ( et Rosemont réussit
à le faire sans effort comme si c'était une
évidence) .C'était une véritable oeuvre d'amour
d'assembler les bribes de la vie itinérante de Hill, de les
relier entre elles et aux IWW et à l'ensemble de la culture
politique radicale du 20ème siècle ( le livre est aussi
abondamment illustré). Pour son inspiration initiale, Rosement
eut la bonne fortune de découvrir les IWW en 1959 et de pouvoir
alors rencontrer bon nombre d'anciens qui se rencontraient encore dans
les bureaux des Wobbly (2) à Chicago ou à Seattle,
quelques uns d'entre eux ayant connu personnellement Hill.
Avant d'aller plus avant dans ma critique, il me semble
nécessaire d'évoquer ce que fut le travail de Rosemont.
Il fournit au préalable une “revue de littérature” de
référence avertissant qu'une histoire approfondie et
totale des IWW est encore à écrire ( Rosemeont souligne
qu'une telle tâche est rendue beaucoup plus difficile par la
scandaleuse destruction par le gouvernement américain en 1917 de
toutes les archives des IWW) . Il parle de la force des relations
à Marx des IWW pratiquant l'auto-éducation des ouvriers
dans des groupes d'études du Capital, ce qui était une
pratique courante dans la vie de l'organisation.. Contrairement bien
des militants de la gauche qui prirent la suite, les Wobblies “lisaient
réellement et étudiaient Marx”. Leur histoire et sa
dimension est étroitement mêlée à celle de
Charles H. Kerr.(3) Alors que les avant-gardes gauchistes qui vinrent
plus tard produisirent des oeuvres pour les travailleurs ( on doit
admettre parfois de bonne qualité), les publications des IWW
furent essentiellement “de et par” les travailleurs autant que “pour”.
La plupart des Wobblies, selon Rosemont, rejetaient le “label syndical”
et étaient considérés trop marxistes par la
plupart des syndisalistes etr trop anarchistes pour d'autres courants
du marxisme. Les IWW étaient “réellement informels,
très ouverts, constamment rajeunis par de nouvelles
énergies de la base” . Par la place éminente qu'ils
accordaient toujours à la spontanéité, à la
poésie et à l'humour, les IWW furent uniques da
l'histoire du mouvement ouvrier. Ils en savaient “trop sur le travail
pour être ouvriéristes”. Rosemont évoque aussi
l'espace social qui s'organisa autour des salles de rencontre IWW
répandues dans tous les Etats-Unis. Rosemont doit se mesurer au
problème que bien des matériaux biographiques sur Hill
sont bien maigres, bien qu'il ait été le hobo(4) le plus
connu de l'histoire américaine. Sans que ce fut fausse modestie,
Hill , d'après ses propres paroles n'avait “pas grand chose
à dire sur sa propre personne”. Rosemont considère
particulièrement - et justement - scandaleux le portrait
tracé par Wallace Stegner (5) en 1948 montrant Hill comme un
criminel de droit commun. Cet auteur tire une brève biographie
d'une brassée de faits avérés, de quelques fortes
probabilités et d'une montagne de réflexions
académiques vaseuses et de suppositions plausibles sur la vie de
Hill.. “Dans sa propre vie” écrit Rosemont” Hill était
surtout connu pour sa poésie et ses chants” contribuant à
bien des chants des IWW comme ils figurent dans le petit livre rouge
des chansons des IWW. Alors que la presse des IWW était remplie
de poèmes écrits par ses membres, les véritables
“poètes Wobbly” n'ont jamais reçu aucune reconnaissance
comme poètes. Les Wobblies chantaient aux meetings, pendant les
grèves et dans leurs salles de réunions. Hill, comme tant
d'autres Wobblies partit pour le Mexique lorsque se déroulait la
révolution (6) Il participa à la grève de Fraser
River au Canada en 1912 (7). Puis en janvier 1914 passé par Salt
Lake City où il fut soupçonné du meurtre d'un
épicier local, victime d'un coup monté et , en
dépit d'une campagne de soutien internationale
exécuté en décembre 1915. Ses funérailles
à Chicago furent suivies par des dizaines de milliers;
c'était la plus grande manifestation depuis les
funérailles des martyrs de Haymarket en 1887 (8). Hill
était un artiste: poète, compositeur , chanteur, peintre
et caricaturiste. Une fois de plus , le rôle de la poésie
et de la chanson dans la vie quotidienne et les luttes des IWW
anticipaient sur les festivals de grévistes en mai 68 en France
et était aux antipodes de l'atmosphère pesante des
manifestations politiques de la gauche organisée depuis la
première guerre mondiale: on ne le soulignerait jamais assez.
Rosemont traite aussi séparément des mythes posthumes -
positifs ou négatifs - qui ont obscurci la réalité
historique. Hill ne fut ni un super militant sacrifiant toute sa vie,
ni un petit voyou itinérant: comme Rosemont le souligne
le rôle d'organisateur du modeste Hill fut nourri par le culte
aliéné du “leader” dans une organisation qui
s'enorgueillissait du slogan anti-démagogique " Nous sommes tous
des leaders”. Rosemont montre sur la question raciale une louable
nuance; c'est une des questions sur laquelle les IWW en leur temps
allaient radicalement à contre courant de la culture
réactionnaire dominante. “ Même Joe Hill n'était”
écrit - il “n'était pas absolument sans reproches de ce
point de vue” citant la chanson de Joe Hill “Scissor Bill” qui
attaquait l'ouvrier blanc pour sa haine raciale, attribuant à
Scissor Bill une série d'épithètes excessivement
racistes qui “néanmoins “ dans n'importe quel rassemblement
mixte Noirs et Blancs pouvaient seulement provoquer tant chez les
chanteurs que chez les auditeurs”. Personne ne conteste que les IWW
atteignirent les sommets de leur influence dans la décennie
avant la première guerre mondiale avec Jim Crow (9); quand le
président Woodrow Wilson (10) , un “progressiste” apôtre
convaincu de la suprématie blanche et qu'ils allèrent
beaucoup plus loin en attaquant le problème blanc
américain que n'importe quelle organisation ouvrière
auparavant ou depuis lors.. Sa convention fondatrice fut
dédiée par une provocatrice Lucy Parson (11) aux
ancêtres noirs et indiens à une époque où
l'AFL (American Federation of Labor) (12) soutenait ouvertement la
législation anti asiatique et quand la plupart des syndicats
affiliés à cette confédération avaient une
clause explicite” les Blancs seuls admis”. Les IWW accueillaient les
travailleurs de toute couleur et de nationalités dans ses rangs.
Covington Hall, poète,, organisateur et agitateur qui participa
aux batailles des IWW dans l'industrie du bois en Alabama faisait lutte
ensemble Blancs et Noirs en plein cœur du Jim Crow South. Les IWW
étaient aussi forts parmi les dockers noirs de Philadelphie,
Baltimore et d'ailleurs. Rosemont ( qui est aussi l'auteur d'une
très bonne brochure " Karl Marx et les Iroquois " (13) que l'on
trouve sur le net) montre comment les IWW, dans leurs relations avec
les Natives américains et leurs attitudes envers eux ,
étaient plus en concordance avec la sensibilité d'un Marx
dans ses " Notes ethnologiques " (14) ( alors inconnues et encore peu
connues aujourd'hui)) que jamais ne le furent les sociaux
démocrates, staliniens ou trotskistes ( Rosemont admet que rien
n'est connu des positions de Joe Hill sur ce sujet). Pourtant ce qu'on
sait , c'est que Hill posséda un grand talent, en pleine
période d'hystérie anti-asiatique avec le " péril
jaune " pour préparer de la cuisine chinoise. Rosemont cite les
témoignages directs de ceux qui participèrent à
des camps d'hobos, Wobblies" particulièrement égalitaires
et anti-racistes ". De la même façon , les Wobblies
étaient bien en avance sur leur temps quant à la question
féminine avec bien des femmes au premier plan dans leurs rangs,
même si quelquefois ils eurent tendance à décrire
les " filles rebelles " comme étant là pour soutenir le
moral des " garçons rebelles ". Ils parlaient ouvertement de la
prostitution comme étant le produit de la misère de la
classe ouvrière. Ils combattaient la religion " le paradis dans
le ciel " tout en ayant hérités quelque peu du
millénarisme des sectes protestantes de la période
précédente. Rosemont a particulièrement des vues
pertinentes sur la manière dont les capitalistes
utilisèrent les hommes de mains et les gangsters contre les
locaux des IWW, ce qui amena un développement du
gangstérisme aux Etats-Unis, une fois que les élites
locales eurent autorisé les gangsters à se
déchaîner contre les organisateurs IWW dont ils ne
savaient pas trop comment se débarrasser et à prendre
leur prébende dans les pillages d'une manière
permanente.. Dans les matériaux que livre Rosemont, on trouvera
un intérêt particulier sur les relations entre les IWW et
le parti communiste américain ( le " Parti Comique " comme les
Wobblies l'appelaient) Quand les IWW glorifiaient de toute
évidence la Révolution Russe en 1921, ils étaient
déjà soupçonneux pour l'étatisme
grandissant en Russie. On peut citer ici les texte même de
Rosemont : " Pour les IWW , le parti communiste était
devenu une des pires choses qui firent irruption dans le mouvement
ouvrier américain.. Les Wobblies connaissaient la
différence entre les élites clandestines du parti et la
masse des adhérents. Ce fut l'expérience amère des
Wobblies avec les leaders du parti, la prétendue avant-garde qui
les conduisit à conclure que le parti communiste n'était
pas du tout une véritable organisation ouvrière mais un
parti politique d'une classe moyenne désespérément
autoritaire, néo byzantine dans ses structures
hiérarchiques et bureaucratiques totalement dominée par
une élite intellectuelle bourgeoise parasitaire ". Rosemont
fournit aussi des matériaux sur les Wobblies qui en tant que
membres de l'AFL et plus tard du CIO poussaient vers un syndicalisme
social révolutionnaire. Plus intéressant encore est son
récit des innombrables actes de violence perpétrés
par les staliniens contre les éléments les plus radicaux
du mouvement ouvrier aux Etats-Unis , lesquels , Rosemont le souligne
ne " sont presque jamais mentionnés dans les livres sur le
radicalisme américain ".
Passé le pic de l'influence de masse des IWW dans la classe
ouvrière, Rosemont montre que les Wobblies ont eu une conscienc
précise de ce qu'on appelle aujourd'hui l'écologie, dont
on trouve le reflet dans les lettres de Hill. Rosemont retrace de
même l'influence ultérieure des IWW depuis la Beat
Generation ( surtout à travers Gary Snyder) (15) à la
littérature populaire.. Et de nouveau la poésie : "Pour
moi , à dire vrai, et pour beaucoup de mes amis aussi , la
poésie était d'une importance vitale lors de notre
entrée sous les bannières des IWW . L'histoire du
syndicat et l'accent constant mis sur la poésie et la chanson
nous ont immédiatement impressionné comme une des
qualités décisives qui en font un cas unique dans le
mouvement ouvrier et les organisations de gauche. Et nous avons
raison.. Que les IWW aient inspiré plu et de meilleure
poésie que tous les autres syndicats ne le distingue pas
seulement de tous les autres syndicats mais aussi nous en dit beaucoup
su le monde qu'ils essayaient de construire " Cette dimension
poétique propulse l'influence des IWW dans l'avant-garde
moderniste comme cela apparaît dans les livres de Big Bill
Haywood (16) à Greenwich Village (17) ou les artistes du Village
qui travaillèrent en 1913 sur le Paterson Pageant (18) lors de
la célèbre grève de New Jersey.. Rosemont saisit
aussi une autre dimension jours de gloire des IWW dans un chapitre sur
l'art perdu des harangues dans des lieux publics, élément
central de leurs campagnes et dénommées par Vachel
Lindsay " le grand vaudeville " ( 19).
Maintenant, quelles sont les réserves, et j'insiste secondaires,
qui peuvent apparaître dans mes critiques du livre de Rosemont,
La première réserve concerne un recours irritant à
une sorte " d'argumentation spécieuse " liant Joe Hill aux
thèmes plus généraux que Rosemeont ( à
juste titre pourtant) essaie d 'aborder. Joe Hill fut au Mexique
pendant quelque temps lors de la Révolution mexicaine. Rosemont
peut écrire, parmi onze pages très intéressantes
sur les IWW et le Révolution mexicaine " Et quel rôle Joe
Hill y joua ? Là, comme da ns presque partout dans la biographie
de Joe Hill, l'absence de détails précis est patente et
frustrante ". Joe Hill alla à Hawai en 1911 mais Rosemont
écrit au milieu d'une discussion fort intéressante sur
l'activité des IWW dans cette île " Quoiqu'aucun
document ne révèle ce que fit Joe Hill à Hawai, il
est virtuellement certain qu'il y visita d'autres représentants
des IWW. Considérant ce que nous savons de son activité
ailleurs, il me paraît vraisemblable de penser qu'il apporta son
concours à l'agitation syndicale à Hawai. Et il n'est pas
impossible que ce concours y fut beaucoup plus important que ce
quiconque pouvait l'avoir espéré . Après 1911, de
toutes façons, Hawai devint un des lieux d'une forte agitation
des Wobblies ". Rosemont écrit neuf pages excellentes sur les
IWW et les Natives américains (20) C'est une fois de plus
l'interrogations : " Et Joe Hill ? Ici , c'est le noir total.
Nous n'en savons pas plus des opinions de Joe Hill sur la " question
indienne " que nous n'en savons de ses opinions sur la neuvième
de Beethoven ou Don Quichotte ou la pensée de Li Po(21) : c'est
à dire rien du tout ". Sur les talents de Joe Hill quant
à la cuisine chinoise : " Dans un tel climat de haine, proclamer
sa passion pour la cuisine chinoise et son habileté à
utiliser les baguettes peut être qualifié comme des actes
de dissidence et de défi . Je n'essaie pas de donner une autre
dimension à de tels détails. Je tente de comprendre
comment les simples gestes de Hill ne peuvent pas être
considérés comme des actes de grand courage ou d'une
visée révolutionnaire et qu'ils ne nous disent pas grand
chose sur ses pensées réelles. Neanmoins, de tels petits
signes personnels non politiques de non-conformisme ne doivent pas
être écartés ; sûrement , ils comptent pour
quelque chose dans le schéma plus large de l'ensemble ". Sans
aucun doute. Et je pourrais continuer ainsi. Un ami indulgent m'a
suggéré que vu le petit nombre de faits connus sur la vie
de Joe Hill, Rosement fut comme un archéologue reconstituant
toute une période historique avec quelques morceaux de poterie.
Et dans bien des endroits du livre , cela fonctionne effectivement.
Seulement , Rosemont ne pose jamais la question fondamentale sur les
IWW. Qu'est ce qui fonctionna mal chez eux ?> Non seulement maints
des auteurs qu'il cite ont écrit valablement sur des
épisodes radicaux oubliés ou peu connus comme C.L.I.
James ( dans Notes sur la dialectique ou dans Facing Reality ) (22) ou
Peter Linebaugh (23) et Marcus Rediker ( co auteurs dans " l'Hydre aux
mille têtes ") (24) mais Rosemont n'apporte aucune explication de
la défaite des IWW. Dans notre période morose, on n'a
guère besoin de s'appesantir sur des défaites.
Particulièrement après l'effondrement du soi-disant "
bloc soviétique " ( les vrais soviets n'existaient plus en
1921), toutes les alternatives vaincues du début du 20ème
siècle au " socialisme " bureaucratique d'Etat vinrent au grand
jour, avec de l'anarchisme au syndicalisme des figures comme Rosa
Luxembourg ou Bordiga, mais rien aussi clairement que les IWW ( et pas
seulement aux Etats-Unis)
Mais si nous devions projeter dans notre temps ce que furent les IWW de
1905 à 1924, je trouve tout autant impératif et urgent
nous devons comprendre pourquoi il a connu cette éclipse.
Qu'est-il arrivé à ce groupe extraordinaire de ces gens
que, pour tenter de la savoir, nous devons regarder 90 - 100 ans en
arrière ? Le livre de Rosemont est un météore
brillant qui s'abîme dans un paysage triste et déprimant
comme un astéroïde oublié . Mais si nous croyons que
tout s'inscrit dans un processus historique, nous somme bien
forcés d'admettre que , pour étrange que cela paraisse,
il n'y a guère d'analyse historique dans les 640 pages d'un
livre choc rempli de faits et de reconstruction passionnée de la
vie de Hill et des IWW et de bien d'autres. Par exemple, est-ce que les
trotskistes déraillent lorsqu'ils disent que les IWW furent
éclipsés par le parti communiste parce que les Wobblies
n'avaient aucun perspective politique cohérente alors que le PC
de Lénine et Trotsky à ses débuts en avait une ?
Pourquoi cela se produisit ? Pourquoi dans les années 30 , le
mouvement de masse était le PC et non les IWW ? Rosemont
présente des brassées de faits précis avec des
aperçus sur le développement d'une contre culture
ouvrière révolutionnaire. Il semble abusif de demander
à un tel travail de dire quelque chose sur l'économie,
les changements technologiques, la vaste mutation de l'Etat capitaliste
de 1890 à 1945 ou sur le triomphe à partir des
années 30 des idées de Mark Hanna, Owen Young et Gerard
Swope (26) pour les grands syndicats d'industrie parmi les grands
capitalistes ou finalement sur l'impact de la culture de masse ( radio
, cinéma et plus tard télé) et de
l'éducation de masse sur le chant populaire et la poésie
qui ont pu jouer un rôle dans la fin des IWW. Bien des points
ainsi soulevés ne sont même pas mentionnés dans le
livre. Rosemont attaque Dibovsky (27)et autres universitaires pour
prétendre que les IWW étaient déjà sur le
déclin en 1919 et leur opposer que ce fut en 1924 mais il ne
consacre pas une seule ligne pour tenter d'expliquer ce déclin.
La crise de 1920 ( associé avec le " péril rouge ") a
balayé les syndicats dans tous les Etats-Unis. Quel impact cette
vague a eu sur les Wobblies ? Rosemont ne le mentionne aucunement.. Il
souligne avec brio l'importance du chant et de la poésie pour le
mouvement des IWW ,, d'accord, et alors ? Mais qui peut dire qu'un
recueil de chansons et de poésie puisse aujourd'hui jouer un
rôle et être le point de départ d'un mouvement
? La plupart des gauchistes ne peuvent même pas chanter un
couplet d' l'Internationale.. Rosemont parle de Joe Hill comme
étant encore bien vivant et connu de la classe ouvrière,
mais je pense que pas un seul des étudiants d'origine
ouvrière que j'ai rencontré à New York alors que
j'enseignai dans un cours d'adultes avait jamais entendu parler des IWW
, encore moins de Joe Hill.. Rosemont écrit au milieu de ce quie
st considéré aujourd'hui comme une sous-culture et
l'élève au niveau d'une culture de classe..
Naturellement, étant donné la dimension de ce qu'il
réussit à faire, Rosemont n'est pas obligé de
répondre à bien des questions sur ce qui arriva
après le fin des IWW. ( il semble pourtant concéder
à regret dans quelques endroits de son livre que cela en fut
ainsi). Mais il n'a pas écrit pour la présentation des
antiquités, mais , on peut le présumer pour inspirer le
présent et le futur. Quand j'ai eu terminé le livre avec
l'exaltation qu'il pouvait inspirer, j'aurais voulu , une fois de plus
me précipiter dehors et me mêler à la foule des
travailleurs pour que cette vision devienne une réalité
de notre temps ; mais je me heurtais à un mur ou tombai dans le
vide. C'est pourquoi j'ai posé les questions que je viens
d'aborder sur les limites de ce voyage mystérieux et magique
jamais posé comme un problème. Devons - nous supposer que
les dizaines de milliers de ces gens sublimes se rassemblèrent
de 1905 à 1924et tout autant mystérieusement se
dispersèrent ou furent dispersés ? Bien plus de
travailleurs ne rejoignirent pas les IWW que ceux qui le firent : qui
étaient-ils, et pourquoi ne le firent-ils pas ? Pour tracer
quelque voie permettant de saisir la spécificité des IWW,
de ses forces et de ses faiblesses au regard des forces qui le
reléguèrent dans l'oubli, peut-être la seule voie
serait de rendre sa poésie potentiellement contemporaine.. LG
NOTES
(1) Parmi les auteurs et artistes cites, certains sont bien
connus et il est aise de les retrouver si l’on veut en connaaitre plus
(Apollinaire, Artaud, Bosch, Blake, Byron, Duerer, V. Hugo, Man Ray, G.
de Nerval, Charlie Parker, Erik Satie, Shelley) . Nous ne donnons
ci-apres que quelques references sur les moins connus :
Franz X. von Baader (1765- 1841) Theosophe allemand
inclassable qui developpa des theories sur la corporalite
et l’antagonisme (R. Susini - F.von Baader et le
romantisme mystique - Paris - 1942). Baader a aussi invente le mot
« proletariat » pour les « classes dangereuses»
Lester Bowie : musicien de Jazz ( trompette) de
l’avant-garde de Chicago des annees 70
Philip Lamantia : poete americain, adoube par Andre Breton
comme le « Rimbaud de la deuxieme moitie du XX siecle, personnage
de la poesie beat des annees 50
Monk Thelonius, musicien de jazz ( piano) des annees
50.
Hoene-Wronski : Messianiste et esoteriste romantique
polonais qui habitait Paris dans les annees 30 et 40 au 19eme siecle,
considere par beaucoup comme le modele du personnage du roman de Balzac
« A la recherche de l’absolu»
Giambattista Vico : juriste italien “preromantique” du
18eme siecle, precurseur de Michelet , Marx et Joyce, connu pour son
affirmation que l’ Histoire est un « factum» c’est a
dire faite par les hommes.
(2) Wobbly ( pluriel Wobblies) nom donne a ceux qui se
rattachaient aux IWW (Industrial Workers of the World). Il y a
peu d’ouvrages exhaustifs et complets en francais sur les IWW.
Mentionnons « Les IWW , le syndicalisme revolutionnaire aux
Etats-Unis » , Larry Portis, Spartacus et les pages
qui leur sont consacres dans « Une histoire populaire des
Etats-Unis de 1492 Ã nos jours , Howard Zinn, ed. Agone)
(3) Charles H. Kerr, maison d’edition du mouvement ouvrier
etablie a Chicago a la fin du 19eme siecle qui edita ( la
premiere aux Etatrs-Unis le « Capital» de Marx en
anglais ; apres un long declin, renovee par Rosemont et quelques
camarades.
(4) Hobo - nom donne aux travailleurs migrants aux Etats-Unis en
suivant les chantiers autour de la premiere guerre mondiale,
travailleurs non qualifies et qui se deplacaient d’un bout a
l’autre du pays par tous les moyens notamment en «
empruntant» les trains de marchandises ( souvent au prix de leur
vie, on compte pres de 50.000 hobos morts dans des accidents
ferroviaires de 1900 Ã 1905) tout en developpant une
grande solidarite des exclus. Voir l’ouvrage de Nels Anderson - Le
Hobo, sociologie du sans-abri , Nathan (essais et recherches), 1993
traduction de l’original en anglais paru en 1923
(5) Wallace Stegner : romancier americain mediocre du
milieu du 20eme siecle, auteur d’une etude tres malveillante sur Hill
en 1948
(6) Revolution Mexicaine : la dictature de Porfirio Diaz et la
« modernisation» du pays avec une large penetration
economique des Etats-Unis se fait au depens des paysans dont les
structures communautaires sont detruites au profit des grands
proprietaires fonciers ; en 1912, 80% des paysans sont des «
sans-terres» les peones, veritables esclaves des Haciendas ( voir
ouvrages de Traven disponibles en Poche). La revolution se deroula dans
une periode de grande confusion de 1910 Ã 1914 qui vit
l’affrontement entre les chefs rebelles Villa et Zapata et se termina
par le retablissement de la l’egalite bourgeoise avec l’intervention
determinante des Etats-Unis
(7) Fraser River Strike : D’apres le nom du fleuve Fraser de
Colombie Britannique (Canada) pres de la cote Pacifique le long duquel
était construite la ligne de chemin de fer transcanadienne
pour la Canadian Northern Railroad Company avec l’aide de
sous-traitants qui exploitaient les migrants dans des conditions
terribles proches de l’esclavage. En 1912, les IWW organiserent
ces travailleurs (plus de 8.000 adherent) et la greve eclata sur les
chantiers de Fraser River en mars 1912. Le mouvement s’etendit
sur plus de 800 km tout au long de la ligne, jusqua’ux Etats-Unis
avec des innombrables piquets pour prevenir l’embauche de jaunes. Elle
se termina par la repression violente habituelle contre toute greve
dans cette periode heroique du mouvement ouvrier americain.
(8) Dans le cadre d’actions diverses pour la journee de 8
heures, debut mai 1886, des greves se developperent notamment a
Chicago. La police intervint tirant sur les grevistes - tuant et
blessant maints travailleurs. Ce qui declencha des actions plus
determinantes. Lors d’un rassemblement a Haymarket Square a
Chicago, une bombe fut lancee contre les flics qui venaient disperser
la manifestation : la police ouvrit le feu de nouveau tuant et blessant
maints manifestants. Il s’ensuivit une vague d’arrestations notamment
dans les milieux anarchistes. Sept d’entre eux furent condamnes a
mort dont 4 furent pendus sans qu’aucune preuve put etre retenue contre
eux. Ensuite se developpa une vague reactionnaire hysterique dans tout
le pays. Ces evenements tragiques devinrent le symbole des luttes dans
la celebration mondiale du premier mai.
(9) Jim Crow - terme meprisant pour designer les
Noirs americains d’apres le nom d’une chanson basee sur un fait reel.
Jim Crow South designe tout le sud americain ex-esclavagiste, raciste
et segregationniste.
(10) Woodrow Wilson (1856-1924) president des Etats-Unis de 1913
à 1921 qui poussa et presida a l’entree des
Etats-Unis dans la premiere guerre mondiale. Idealiste, il tenta
de lancer une collaboration mondiale pour la paix avec la Societe des
Nations mais fut desavoue dans ces efforts par ses propres
partisans.
(11) Lucy Parsons : militante exceptionnelle du mouvement ouvrier
americain a partir des annees 1870, metisse de parente noire et
indienne, veuve d’ Albert Parsons, un des « martyrs de
Haymarket», participa au congres fondateur des IWW en 1905 ;
(12) AFL-CIO . C’est la « grande» federation syndicale
americaine resultant de la fusion en 1956 de l’AFL (American
Federation of Labor) ( dont le refus d’admettre les travailleurs non
qualifies fut une des causes de la formation des IWW) et de la
Federation des syndicats d’industrie CIO ( Congress of Industrial
Organisations) fondee en 1933 pour regrouper les travailleurs de tout
ordre, specialement ceux non admis l’AFL ( en partie en reponse
etatique et patronale au developpement des IWW)
(13) « Karl Marx et les Iroquois » texte en anglais
de F. Rosemont qui peut etre trouve sur Internet sur le site
<www.geocities.com/cordobabakaf/marx_iroquois.html>
(14) Native - nom donne partout aux populations originaires des
territoires d’un Etat - souvent non Blancs - par opposition aux
immigrants - les plus souvent ex-colonisateurs . Aux Etats-Unis
s’applique plus specifiquement aux membres des tribus indiennes
(15) Marx avait ecrit differents textes sur l’ethnologie
qu’il projetait de publier avant sa mort. On peut trouver ces textes en
anglais dans l’ouvrage « The Ethnological Notebooks of Karl
Marx” Assan 1972.
(16) Beat Generation , mouvement litteraire et de mode de vie
tres influent des annees 50-60 aux Etats-Unis dont les principaux
animateurs furent Kerouac, Ginsberg et Burrough. Gary Snyder fut l’un
d’eux dont Kerouac et Ginsberg disaient qu’il etait « le type le
plus fou et le plus intelligent que nous ayons jamais rencontre”.
(17) Big Bill Haywood, militant mineur de fond qui quitta l’AFL
pour devenir l’un des fondateurs des IWW en 1905
(18) Greenwich Village - en plus court le Village, quartier de
New York à l’Ouest de Manhattan , refuge des
artistes et ecrivains qui passe souvent pour le ghetto des
intellectuels.
(19) Paterson Pageant : spectacle organise a New York en 1913
lors de la grande greve de Paterson ( New Jersey) pour faire connaitre
la greve, collaboration exemplaire entre l’avant-garde new-yorkaise
(l’idee en fut lancee par John Reed) et les militants des IWW qui
organisaient la greve.
(20) Vachel Lindsay (1879-1931) poete americain en rupture avec
l’academisme et la mievrerie.
(21) Li Po , poete chinois (700-762) dont les themes poetiques tournent
autour de l’amitie, de la nature, du vin et des femmes.
(22) C.L.R. James ( alias Johnson) , voir dans ce meme bulletin
le texte sur ses positions et la tendance politique qu’il anima.
(23)Linebaugh Peter, historien americain contemporain influence par
E.P. Thomson et par l’ouvrierisme italien, auteur de l’excellent livre
« The London Hanged » (1992) et avec Marcus Rediker
de « The many-headed Hydra » (2000) (L’Hydre aux
mille tetes)
(24)Marcus Rediker : historien americain contemporain, auteur d’une
etude sur les pirates du 18eme siecle « Between the devil and the
deep-blue sea» (1987) (Entre le diable et la grande bleue) et
avec P.Linebaugh de « The Many-headed Hydra» (L’Hydre aux
mille-tetes) (2000)
(25)Mark Hanna : senateur de l’Etat d’Ohio a partir des annees
1880, capitaliste eclairee qui revendiquait la creation de syndicats
industriels cinquante ans avant la formation du CIO , ceci pour
empecher une veritable radicalisation du mouvement ouvrier aux
Etats-Unis ; pionnier du corporatisme.
(26) Owen Young, : PDG de General Electric dans les annees 20, un
autre pionnier du corporatisme, en faveur d’un syndicat independant
dans sa propre entreprise. Architecte du Plan Young (1929) qui
fournissait des credits pour la stabilisation de l’Allemagne.
(27) Gerard Swope : cadre de haut niveau de General Electric a
l’epoque de Young qui invita l’AFL a organiser un syndicat
a General Electric pour prevenir que « d’autres gens
moins aimables ne le fassent » ; a l’epoque du New Deal,
porte- parole eminent d’une concertation economique entre le patronat
et les syndicats dans le style du fascisme mussolinien.
(28) Dubovsky Marvin, historien americain auteur d’une histoire
mediocre des IWW « We shall be all” (1973)
Ce texte se trouve sur
le site Break Their Haughty Power
http://home.earthlink.net/~lrgoldner