Et Mozart dans tout ça ? Et le meurtre dans tout ça ?

La sociologie de la déviance, L’Art et la Science, trois champs qui de prime abord semblent assez éloignés, portent en fait une fort ressemblance sous-jacente qui se manifeste par une lutte acharnée pour la terminologie. S’enquérir de ces luttes et de cette ressemblance est fort instructif ; quelques exemples peuvent illustrer mon propos.

Lors de la publication d’Outsiders en 1963 j’habitais assez près de l’Université de la Californie à Berkeley. Celle-ci comptait, parmi de nombreuses annexes, le Centre pour l’Etude du Droit et de la Société, qui à l’époque était sous la direction du spécialiste au renom bien mérité, Philip Selznick. Sous l’égide de celui-ci, ce centre hébergeait une poignée de chercheurs sur la déviance ( une appellation naissante à l’époque), ce malgré de sérieuses réserves de la part du Directeur. Naturellement, j’ai été invité à présenter une conférence au Centre par rapport à la théorie de l’étiquetage de la déviance.

J’en garde un souvenir très net de l’occasion où j’ai présenté les idées énumérées dans le chapitre premier d’Outsiders, comme quoi la déviance n’advenait pas comme une qualité innée ou naturelle d’un acte commis par quelqu’un, mais qui émergeait plutôt comme conséquence de l’activité conjointe d’un tel acteur et des individus qui répondaient à son activité en y apposant l’étiquette de déviant. La formule générale de « déviant » englobait toute sorte de catégories négatives qui surgissaient dans des contextes déterminés, tels que « criminel », « fou », « anormal », « pervers », « immoral », etc. Cette idée allait à l’encontre du lieu commun qui prétend que de telles catégories définissaient aisément les individus qui avaient de telles pratiques. Un criminel commettait des crimes, un individu anormal faisait des actes que des êtres normaux ne faisaient pas.

Après avoir fini, lors de la séance habituelle prévue pour les questions et l’échange d’idées, je me souviens de Phil Selznick, debout sous la porte à l’arrière de la salle, en train de fumer un cigare, qui me fixait d’un regard dubitatif et qui a demandé :

-Eh bien, Howie, je vois où tu veux en venir, tout ça est fort intéressant,-et ensuite en assénant un coup meurtrier – Mais somme toute et le meurtre dans tout ça, qu’en dis-tu ? N’est-ce pas quelque chose de vraiment déviant ?-

Il s’est remis à sa posture habituelle, convaincu d’avoir trouvé un argument accablant contre ma théorie. Je ne le pensais pas et j’ai répliqué en fournissant les arguments contraires habituels, à savoir que les gens rationnels ne trouvaient pas un terrain d’entente quant aux types d’actes qui constituaient des meurtres et ceux qui ne l’étaient pas et qu’en outre, ces différences variaient selon les types de personnes concernés, l’époque, etc. Il pensait que je n’avais pas répondu à sa question. Ce n’était pas mon avis.

Avant l’analyse de cet exemple, j’en rajouterai un autre. Quelques années plus tard, lorsque j’enseignais à Northwestern University, le Doyen de l’Ecole des Arts et Sciences à l’époque avait inauguré une série de “Conférences du Doyen” et dans ce cadre il m’avait prié de présenter une conférence au sujet de mon nouveau livre Les Mondes de l’Art. Bien que pareille appellation n’apparaisse pas dans mon livre, celui-ci présentait une théorie de l’Art que l’on pourrait raisonnablement appeler d’étiquetage, et comptait parmi ses composantes une approche générale de l’Art comme quelque chose de collectif, que les individus faisaient ensemble. La composante d’étiquetage portait sur le problème de la définition de l’Art comme objet d’étude, un problème qui avait laissé les esthéticiens perplexes pendant des millénaires et dont la solution ne semblait pas proche. Ma sortie, quelque peu désinvolte, consistait à refuser de tenter de fournir une définition quelconque, car je m’intéressais plutôt aux occasions où les gens définissaient les choses comme de l’Art et dont ils discutaient âprement les définitions. 

Au fur et à mesure que je développais ces idées lors de la conférence, la contrariété du Doyen devenait de plus en plus évidente. C’était lui qui avait posé la première question.

- Eh bien, Howie, tout cela est très intéressant, mais après tout où est Mozart dans tout ça ? –

Je m’attendais un peu à cette question et j’y ai répondu de façon appropriée, mais hermétique .

- Eh oui, qu’en est-il de Mozart dans tout ça ? –

Le Doyen d’un air étonné a répondu:

-Mozart n’était-il pas un véritable génie? –

Ma réponse évidente était qu’à condition d’accepter toutes les prémisses d’une approche particulière de l’art, alors certainement Mozart était un génie, mais ce n’était pas le cas pour tout le monde et que d’ailleurs tous n’acceptaient pas cette conclusion. Le Doyen comme c’était le cas de Selznick auparavant croyait qu’il avait décroché un argument accablant, auquel je n’avais pas réussi à répondre de façon acceptable, tandis que pour ma part ma réponse était tout à fait convenable.

Je ne peux pas trouver un exemple tiré de la Sociologie de la Science basé sur ma propre expérience, mais ces exemples sont légion. Le défi classique qui est lancé au sociologue de la science, la contrepartie de « Et Mozart dans tout ça ? » n’est pas la même dans ce contexte. Souvenons-nous en des propos de Bruno Latour, qui en réponse à la question « Croyez-vous en la Science ? » a répondu « J’y crois tout autant que les hommes de science, ni plus ni moins ». Cette réponse ne convient pas à ses critiques, car ils sont bien conscients du fait que par le passé les scientifiques ont souvent cru aux idées que récusent les scientifiques de nos jours. Ce n’est pas tellement l’incrédulité apparente du sociologue face à la validité de la science qui agace, sinon sa reconnaissance de la même légitimité vis-à-vis d’autres types de connaissance que n’acceptent plus les scientifiques. Ainsi demandent-ils : « Et l’Astrologie, appelez-vous cela de la Science ? »

Par cette riposte ils entendent réfuter la notion courante, implicite ou explicite dans une approche sociologique du type de Kuhn ou Latour qui prétend que la Science, en fait, est la somme de ce que les hommes de science croient à un moment déterminé. Mais cela entraîne un grave problème, puisque les scientifiques ont souvent cru collectivement aux idées que des générations suivantes de scientifiques n’acceptent plus. L’exemple de l’Astrologie est censé signifier que malgré la conviction de nombreux scientifiques, y compris les plus réputés quant à la véracité de l’Astrologie, en fait ceux-ci avaient tort, le monde n’est pas ainsi fait et que partant, le critère de la croyance d’une profession n’est pas adéquat pour saisir de façon acceptable l’essence de ce qu’est une science. L’Astrologie ce n’est pas véritablement de la Science. Une situation analogue résulte quant à la sorcellerie, un thème qui a entretenu tant d’anthropologues et d’historiens.

Dans ces trois cas, un champ de recherche empirique, c’est-à-dire une science, a remplacé un champ de discours philosophique. Ce qui appartenait à un domaine d’argumentation issu d’exemples et de raisonnements est devenu un champ où les scientifiques tirent des déductions à partir de recherches systématiques du monde réel, en faisant beaucoup moins de présuppositions que la discussions philosophique ne le ferait habituellement. Ce processus a eu lieu à maintes reprises dans l’histoire de la philosophie. La Physique et autres Sciences de la Nature appartenaient autrefois au champ philosophique, mais depuis belle lurette, les discussions des phénomènes physiques et biologiques n’ont pas pu résister aux découvertes et aux théories des scientifiques empiriques purs et durs. Dès la fin du dix-neuvième siècle la Psychologie a cessé d’être un exercice de philosophie introspective pour devenir une pratique empirique menée à terme dans un laboratoire.

Pour le moment, au moins, beaucoup des thèmes classiques de la psychologie peuvent encore être abordés par des philosophes : la nature de la conscience, par exemple, mais bien d’autres ont été dépassés par la recherche empirique. Ce qui est plus significatif c’est que parmi les questions anciennes beaucoup sont reformulées, parfois de façon assez radicale dans une terminologie nouvelle, en puisant leur sens d’un nouveau paradigme, tel qu’il découle des enseignements de Kuhn. Ainsi la question de l’Art n’est plus une recherche de principes éternels qui permettraient sa reconnaissance, mais est devenue une recherche de la manière comment le terme est déployé dans les activités en cours d’un monde de l’art. L’Ethique cède la place devant la recherche sociologique portant sur comment les jugements moraux sont réalisés et mis en œuvre. Cela ne veut pas dire pour autant que les vieilles questions de la morale, l’éthique et la connaissance disparaissent. Ce n’est pas le cas, les esthéticiens, les épistémologues et les moralistes continuent à en débattre, mais une bonne partie de leur domaine a été occupé par les chercheurs en sciences sociales qui étudient le même terrain à partir d’un point de mire différent.

La comparaison entre la recherche empirique et la discussion philosophique rend manifeste la tendance fondamentale de celle-ci d’être portée sur les définitions surdéterminées. Le but de telles activités est de trouver les normes qui devraient régir les définitions de valeur. Les termes définis sont des épithètes honorifiques. L’art c’est bien, le non-art ne l’est pas. La vraie science est bonne, la mauvaise ou la pseudoscience ne l’est pas. Être respectueux de la loi est bien, être criminel ne l’est pas. La mise en pratique de ces termes engendre de vrais effets : si vous allez en prison ou non ; si les gens croient en vos découvertes ou s’en moquent ; si ce que vous avez fait est de l’art ou de la camelote. Lorsque les gens se disputent quant à ces définitions, c’est beaucoup plus que de la précision logique qui est en jeu.

La recherche philosophique de l’éthique peut être considérée (c’est de la provocation délibérée) comme un précurseur primitif de l’étude sociologique de la déviance. Qu’est-ce qu’un comportement convenable et comment juger sa propre conduite et celle d’autrui est une question qui est de plus en plus remaniée comme l’étude de comment les individus estiment que les autres et eux-mêmes devraient se comporter. En outre elle est développée en incluant de façon significative l’analyse des organisations instituées pour créer et appliquer ces jugements avec les conséquences mêmes de cette activité d’organisation. Les philosophes continuent d’écrire sur les problèmes éthiques et à chercher des arguments tenables en faveur d’un système éthique ou d’un autre. Mais une bonne partie de ce terrain est occupée par des sociologues qui abordent des problèmes annexes mais qui sont formulés autrement et qui sont censés être résolus de façon différente et dont les réponses doivent être jugées pour leur justesse empirique.

Ainsi l’esthétique a toujours été un domaine de recherche philosophique, même si les premières tentatives portaient un sceau empirique. Les grandes questions de l’esthétique sont depuis longtemps : Qu’est-ce que l’Art ? Qu’est-ce que le Grand Art ? Et a contrario, qu’est-ce qui n’est pas de l’art ? Cela a toujours été une tentative typiquement négative, dont l’intention était d’empêcher que les choses sans mérite - pour qui ils ont beaucoup de termes péjoratifs tels que le kitsch ou la culture de masse - soient confondues pour du vrai Art. La Sociologie de l’Art, dans certaines versions, élude cette question et s’attache plutôt à analyser comment le terme de l’Art est employé dans la vie organisationnelle des mondes de l’art. Parmi d’autres questions abordées dans une recherche empirique de ce genre l’on trouve : Qui octroie ce titre ? Comment ces désignations sont-elles maintenues et comment y réagit-on ? Quelles en sont les conséquences ?

L’épistémologie nous apprend ce qui devrait être considéré comme un vrai savoir et ce qui est factice et ne mérite pas notre considération. La Sociologie de la Science ne nous instruit pas en ce qui concerne la nature du vrai savoir, mais plutôt quels genres d’activités organisées génèrent des résultats prisés comme scientifiques par les hommes de science. Un bon exemple est la recherche de Latour sur la façon comment les scientifiques français, spécialistes du sol, ont franchi le pas, dans leur étude de la marge entre la savane et la jungle au Brésil, ce qui leur a permis de passer d’un fait observé à une idée abstraite. Ainsi formulé, ce problème épistémologique classique est dur à résoudre : comment passer de A ici à B là-bas, inconcevablement loin du point de départ ? Latour montre que cela est effectué pas à pas, à partir d’un terrain balisé, en passant par un échantillon de sol extrait de la terre, à une caisse pleine de ceux-ci, jusqu’à aboutir à l’élaboration d’un schéma élaboré à partir de cette caisse et finalement l’article publié dans un journal de recherche. Chaque étape est logique pour la communauté scientifique à qui ces résultats sont adressés et le mystère épistémologique est résolu.

Souvent ces deux manières de procéder - à savoir l’esthétique et la sociologie de l’art, l’éthique et les études de la déviance, l’épistémologie et la sociologie de la science - existent côte à côte et chaque discipline se mêle de ses propres affaires et s’adresse à son propre public. Néanmoins, parfois elles entrent en conflit et de temps en temps elles créent des conflits à l’intérieur de chaque discipline.

Le conflit entre groupes. Voilà ce qui est arrivé entre le Doyen et moi par rapport à Mozart. Il était un esthéticien et il pouvait voir que je commettais un sacrilège en insinuant que l’Art, le Génie et tous les concepts annexes qui étaient inhérents à l’approche de l’esthétique n’étaient que des conventions sociales. Il voulait que je concède que ce qui l’intéressait lui et ses semblables, à savoir l’art, le génie etc., étaient réels en soi et non pas le résultat d’un accord entre les parties concernées. Puisque des accords peuvent être changés, cela impliquerait que ces idées sacrées n’étaient pas dans un sens important réelles. Pourtant, pour un sociologue, rien n’est plus vrai que ce sur quoi les gens se sont mis d’accord, qui pour nous jouent un rôle central en tant que « définitions de la situation ».

Pourquoi un esthéticien devrait-il s’inquiéter de ce que pensent les sociologues ? Je crois qu’il voulait une reconnaissance de la réalité de ces concepts. Il voulait que j’admette, et donc avec moi les spécialistes en sciences sociales en général, que certaines caractéristiques des objets d’art ne sont pas relatives ou le résultat de l’opinion et du consensus, mais plutôt des qualités intrinsèques de ces objets et que celles-ci ont été confirmées comme telles par les Sciences Sociales.

Si les spécialistes en sciences sociales acceptaient cela un changement radical s’imposerait à leur domaine de recherche. Si nous acceptions cela nous nous consacrerions à trouver la réponse aux questions telles que : Quelles sont les conditions qui permettent la création du Grand Art ? (en prenant l’adjectif « grand » tel qu’il est appliqué communément en tant que donné de la recherche). Nous attacherions une importance moindre aux jugements instables des œuvres d’art qui constituent une des explications du relativisme des sciences sociales vis-à-vis des arts. Ainsi le fait qu’à une époque Shakespeare était moins apprécié qu’il ne l’est de nos jours, serait sans grande importance et pourrait être expliqué par l’aveuglement, les préjugés et l’ignorance des générations précédentes.

Dans ces cas, ce que le Doyen et les gens de son acabit professent est la conviction du bon sens des amateurs instruits et des critiques d’art, ce que mon père, un croyant zélé en ces idées, appelait la sagesse traditionnelle. Mes déclarations répétées que les renommées sont instables, que les caractéristiques d’une œuvre surgissent d’une interaction entre un objet qui est sujet à des transformations constantes et une variété de publics en évolution incessante semblent délibérément passer outre tout ce savoir, toute cette sagesse et seraient un jugement pervers, une provocation.

Il en va de même lors des disputes à propos du sens de concepts à dominante morale, tels que le crime et la déviance, et les idées de ce qu’est la science. Dans l’étude de la déviance, il incombe aux groupes professionnels qui occupent le terrain - c’est-à-dire la police, les avocats, les hommes politiques, les psychiatres et autres médecins - de créer la compréhension générale de bon sens, dont la recherche sociologique fera son objet d’étude. Lorsque mon collègue m’avait demandé « et le meurtre dans tout ça ?» il exprimait l’opinion générale de bon sens comme quoi le meurtre est vraiment différent et a besoin d’une tout autre explication à celles qui conviennent pour des actes moins graves, dont la terminologie serait moins claire. Il voulait que j’admette cette distinction.

Par rapport à la science, de nombreux scientifiques (dont bon nombre est issu de l’enseignement supérieur) ne parviennent pas à comprendre pourquoi d’autres chercheurs de la réalité refusent de reconnaître la qualité supérieure du savoir qu’ils produisent, et s’en prennent violemment à ce qu’ils estiment (de façon erronée) être une implication de la sociologie de la science à savoir que la science ne serait qu’un terrain d’accord entre les gens, comme si le simple fait de se mettre d’accord suffirait à produire un savoir scientifique. Ils veulent que nous les sociologues acceptions que notre science, la Sociologie, entérine les découvertes faites par d’autres sciences.

Le conflit à l’intérieur des groupes. A m’entendre, on dirait que ces attitudes et approches étaient simplement distribuées à travers les disciplines, mais c’est loin d’être vrai, cela va de soi. Les arts et les disciplines humanistes sont truffés de spécialistes tout aussi attachés à l’esprit relativiste que ne le souhaiterait l’adepte le plus passionné des construits sociaux. Cela s’explique par leur expérience des hauts et bas de la renommée – c’est leur objet d’étude – et avec quelle facilité les réputations changent sans aucune base solide. Leur propre grille de lecture a permis d’aboutir à une conclusion sociologique. On pourrait dire que ce sont des sociologues sans le savoir.

Cependant, certains sociologues reconnaissent l’existence de traits intrinsèques dans les événements, les objets et les activités et que ceux-ci résistent à l’épreuve des variations du contexte social et ne peuvent qu’être interprétés et compris par ces caractéristiques invariantes. Ils acceptent que certaines œuvres d’art sont des produits de génie et qu’une certaine science serait vraie tandis que d’autres pratiques sont de la science factice. Ils reconnaissent que certaines activités sont vraiment déviantes.

Je ne me souviens pas de tout ce que j’ai dit à Phil Selznick lors de l’occasion décrite précédemment, mais voilà ce que je dirais maintenant et que je répète depuis dans des circonstances similaires. Je lui ai rappelé que les personnes ne sont pas d’accord quant aux actes qui constituent le meurtre, que dans certains cas, le meurtre devient un homicide justifié, mais pas dans d’autres, que souvent et dans beaucoup d’endroits, le meurtre ou quelque chose qui lui ressemble a été le seul moyen à disposition de régler des disputes et ainsi de suite. Cela ne lui a pas semblé satisfaisant et il en est de même pour tous ceux qui croient que le meurtre est intrinsèquement déviant.

De pareilles arguties ne seraient pas plus acceptables à ceux qui par la suite ont demandé pourquoi je ne voulais pas dire que le capitalisme ou le patriarcat ou la homophobie étaient vraiment déviants comme beaucoup étaient prêts à affirmer.

Par conséquent, en dernière instance, j’aurais dit qu’étant donné mon assentiment vis-à-vis de beaucoup de ces opinions, j’étais parfaitement d’accord pour clamer que de telles choses étaient mauvaises, dégoûtantes ou n’importe quel terme désobligeant dont on voudrait les affubler. Et j’aurais demandé pourquoi cela ne suffisait pas. Mais cela n’aurait pas suffi. Tout comme c’eût été insuffisant de ma part de dire au Doyen qu’en tant que musicien je partageais son avis sur Mozart (et que je sentais la même chose pour Dizzy Gillespie et Stan Getz et bien d’autres jazzmen, car je suis et je demeure un musicien de jazz, mais je ne crois pas qu’il aurait partagé mon point de vue là-dessus !). Il en va de même pour tout ce qui concerne mon accord avec ceux qui pensent que l’Astrologie ce n’est pas de la science (car après tout je suis un homme de science en exercice, moi aussi) ; cela n’aurait pas été suffisant aux yeux des critiques car ils n’auraient pas accepté mon aparté que cela demeurait vrai pourvu que les autres acceptent ma définition locale de ce qu’est une science.

Pourquoi de telles réponses n’auraient-elles pas été acceptables ? Ce que je vais affirmer par la suite a une portée générale pour de nombreux problèmes qui touchent les sciences sociales. Ces réponses ne seraient pas acceptables car ces personnes ne réclament pas qu’une caution pour leurs jugements, que d’ailleurs souvent je serais plutôt enclin à donner, mais ils exigent une attestation comme quoi ceci n’est pas un jugement de valeur, mais une vérité scientifique, un résultat garanti porteur du sceau de la connaissance scientifique. Il n’est pas suffisant que le Doyen et moi nous partagions l’avis sur l’excellence de Mozart, il est nécessaire d’affirmer qu’il existe des preuves objectives et irréfutables que c’est le cas. Il ne suffit pas que nous croyions le meurtre affreux, il faudrait que sa nature abjecte soit un résultat scientifique au lieu d’être une émotion partagée.

Pourquoi voudrait-on prétendre une chose pareille ? Parce que dorénavant, c’est la science et la connaissance certifiée qu’elle est censée générer qui forme le support qui permet à quelqu’un d’imposer son point de vue lors d’une discussion. Si j’affirme que mon avis dans ces domaines est correct car, disons, la vérité religieuse que tu ne tueras point m’a été révélée, de nombreux lecteurs qui refusent la révélation religieuse comme source de connaissance n’accepteront pas ma conclusion. Et je n’ai rien de plus convaincant à leur dire. Si j’atteste que mon instinct me dit que Stan Getz est meilleur joueur de saxophone que ne le sera jamais Kenny G, cela ne sera convaincant que pour ceux qui partagent mon opinion d’emblée. De pareils ergotages sont incapables de fournir la certitude et la puissance de persuasion que seule la Science est capable de donner.

Pourquoi n’accepterai-je pas ces jugements que de fait je partage dans ma vie de tous les jours en tant que citoyen, joueur de piano et spécialiste actif en sciences sociales ? Parce que si c’était le cas, je m’engagerais dans un programme de recherche condamné à l’échec d’avance. Une des étapes fondamentales dans la recherche est l’établissement des classes de phénomènes à partir desquelles il est possible de généraliser. Si les membres de la classe ne sont pas les mêmes afin de vous permettre de faire des généralisations pertinentes, vous n’en trouverez pas qui en valent la peine. C’est ce qui a lieu dès lors que vous créez une classe définie en fonction des réactions des autres (les juges, la police, les psychiatres). C’est ce qui arrive quand vous acceptez la condamnation pour un crime comme le brevet de la nature intrinsèque de la personne condamnée, au lieu d’être en rapport avec le processus de condamnation pour un crime. Les personnes condamnées peuvent bien avoir d’autres choses en commun hormis leur condamnation, mais cela n’est pas garanti, ou plutôt cela ne s’avère que si le processus démontre immanquablement des gens qui ont effectivement autre chose en commun, tel que le fait d’avoir commis certains actes.

C’est l’éternel problème de la bonne recherche en sciences sociales. Si nous acceptons les définitions conventionnelles à notre disposition dans nos domaines d’études il est impossible de créer des classes homogènes d’activités pour lesquelles nous pourrions découvrir des processus d’explication raisonnables. De pareilles définitions ont été élaborées pour d’autres finalités que celles des sciences sociales et recèlent une série de compromis et de raccourcis qui ne peuvent qu’entraver nos efforts de faire de la science sociale.

Mais quand nous refusons le bon sens, la sagesse conventionnelle ou le savoir traditionnel nous nous heurterons à l’opposition de ceux qui acceptent ces définitions comme des donnés qui vont de soi. Voici notre dilemme et la solution n’est pas facile à trouver.