Le Jazz - Live Festivals Review
Carnet de route Festival
Portrait (rapide) d'un saxophoniste qui ne prend guère le temps de souffler
par Philippe Méziat
Dimanche 2 juillet à 21 heures : Ellery
Eskelin se présente à Oloron, salle
Palas - une salle des sports plutôt difficile à sonoriser - au sein du
quartet du batteur Gerry Hemingway. Conscient ou pas du nom qu'il porte, ce
dernier s'est produit la veille en solo dans la bourgade voisine d'Aren. Ca
ne s'invente pas. Il a fait précéder son concert (superbe, magnifique
d'intelligence, d'intentions vives, de gestes précis) d'une mise en garde, à
moins qu'il ne s'agisse d'une mise en train : "je vais vous raconter des
histoires, elles ont rapport avec ma vie, mais aussi avec ce que j'ai
ressenti depuis que je suis arrivé ici, au milieu de vous". Personne n'a
bronché. Soixante spectateurs, venus du coin, du genre pas faciles à
bluffer. Ils ont écouté l'écho des cavalcades et celui des cloches. Les
brebis n'ont pas bronché non plus.
Pendant ce temps, Ellery Eskelin travaille son saxophone ténor au château
d'Agnos. Il fait partie de cette race des saxophonistes qui ont du mal à
détacher le bec de l'instrument de la bouche de l'instrumentiste. John
Coltrane était ainsi, et Miles Davis n'a jamais réussi à le convaincre au
moins d'essayer de commencer par sortir l'embouchure de l'enclos des dents.
D'où ces solos qui n'en finissaient pas de tourner, de se prolonger, ces
fameuses "nappes de sons". Eskelin a quarante ans, ou quelque chose
d'approchant. Dont vingt années de travail, et le plus beau son qui se
puisse entendre aujourd'hui. Personne ne le sait ou presque, quant à lui, il
s'en moque tout à fait. Il est ravi de se trouver là, un peu étonné
seulement de la taille de la chambre - on y ferait partout ailleurs un T4 -
un peu déçu quand même que Mark Dresser , le contrebassiste, ait pris
d'emblée le plus grand lit, celui à quatre places, où la contrebasse peut
également loger. Ellery Eskelin se contente d'un petit divan dans l'alcôve
voisine. Et il souffle dans son saxophone, travaille. Quant il rentre aux
Etats Unis, il rédige ses souvenirs de voyage et les publie sur son site.
A Bordeaux récemment, on l'a vu préparer pendant trois heures un concert en
solo : cinquante minutes de rêve, des reprises historiques, "Body And Soul"
(le premier solo absolu de saxo-ténor de l'histoire, par Coleman Hawkins),
et puis "Flamingo", cette rengaine de Juan Tizol, le tromboniste de chez
Ellington qui n'intervenait jamais comme soliste parce qu'il n'avait pas la
moindre idée de ce qu'était le swing. Après une rapide tournée en Europe
avec Gerry Hemingway, Eskelin est venu à Luz-St-Sauveur, et il a préparé le
concert de ce soir, avec sa formation. Son trio comprend l'accordéoniste
Andrea Parkins et le batteur Jim Black. Deux musiciens d'exception : le
petit batteur Black (on lui donne 14 ans, il est frais et rose, en fait il a
trente ans et un sacré passé de batteur tous terrains) est déjà une vedette
à Luz, ils sont tous connus dans les circuits internationaux "underground",
plus souvent par des amateurs "trash" que par les puristes du jazz. Mais on
ne les prend pas sur "India" (de John Coltrane), ou sur des thèmes connus de
John McLaughlin ou de Lennie Tristano.
Tiens donc, Lennie Tristano : c'est par lui qu'on a commencé à Luz vendredi
soir, par un hommage décidé au pianiste aveugle qui fut peut être le seul
disciple au sens strict de Charlie Parker : François Raulin et Stéphan Oliva
ont conduit le bal, en compagnie de quelques autres dont Marc Ducret, Paul
Rogers, Laurent Dehors et Christophe Monniot. Hommage respectueux et débridé
à la fois, peut être un peu moins convaincant que le travail en duo qui a
précédé au disque, mais qui demanderait sans doute à être repris et
travaillé plus avant. Le lendemain matin, dans les prés autour du château
Ste Marie, parcours rapide de l'histoire du piano jazz, par Jean-Paul
Ricard, et avec le concours d'un François Raulin qui se révèle passionnant
et pédagogue. A la fois simple et sans concession, il ferait comprendre le
génie de James P. Johnson, la modernité de Duke Ellington et le sens de la
mise en vibration du piano chez Thelonious Monk à un parfait ignorant. Un
moment à la fois délicieux et plein d'enseignement pour tous. Public
nombreux et attentif.
Voilà bien le mystère de Luz St Sauveur : on réussit à y regrouper à onze
heures du matin en pleine montagne une bonne cinquantaine d'auditeurs
libres, on retrouve les mêmes (plus vingt) le lendemain pour une discussion
au Café du Centre sur l'avenir des labels indépendants. Personne ne décroche
- la maladie des temps modernes, le "zapping", est ici évité - les
interventions du public sont ciblées, justes, fortes. Quant aux
représentants des dits labels (Jean-Jacques Birgé, Pascale Labbé, Thierry
Mathias , Jean Rochard), ils défendent sans plaintes et avec lucidité le
droit à la résistance.
Samedi 8 juillet : le quatuor "Archet Type" (Régis Huby et François Michaud,
violons, Guillaume Roy, alto et Alain Grange, violoncelle) font concert dans
la petite salle de la Maison de la Vallée. On refuse du monde, évidemment.
Concert de musique de chambre "contemporaine", sur des compositions des
membres du quatuor : effluves de Bartok, saveurs de Britten , et surtout
(grande qualité) refus des concessions à la mode façon "Kronos Quartet". Le
même soir, " Los Incontrolados " : cette production de Jean Rochard, qui
s'appuie sur l'histoire des membres de la Colonne de Fer (voir guerre
d'Espagne, anarchisme, refus de la militarisation, etc.) prend au fil des
minutes une dimension très forte, avec la présence du flamenco, l'irruption
du free jazz, les thèmes populaires espagnols, et tout le reste qui fait
penser, bien sûr, au Liberation Music Orchestra première mouture, adapté aux
goûts et aux moyens du jour. Hélène Labarrière fait plaisir à voir, à la
fois engagée musicalement et en extase lors des prestations de Sharon, la
danseuse flamenca. Benoît Delbecq émerge de son piano pour voir si tout se
passe bien, hilare lui aussi et très ému de tant de vérité, Tony Hymas
semble dormir éveillé, comme toujours - en fait il supervise l'ensemble avec
acuité - Violetta Ferrer dit le texte, Guillaume Orti, François Corneloup et
les autres sont la section d'anches, sinon la brigade. On s'écoute, on
s'aime d'évidence, on se regarde, on se trouve drôle chacun dans son rôle.
Quelques rares puristes font la fine bouche, rapport au flamenco qui ne
serait pas assez "puro". L'intégrisme, partout, comme une plaie.
On est dimanche. Retour en Maison de la Vallée, pour Pascale Labbé, Hélène
Breschand et Sophie Agnel . Ces deux dernières très en forme, musique
structurée, pleine, Pacale Labbé (voix) un peu plus à la recherche d'une
histoire à raconter à travers les formes (connues) du travail sur la voix,
du souffle au cri. Evidemment, le plus fort reste à vivre. Ellery Eskelin,
donc, n'avait qu'une brève tournée en France avec Gerry Hemingway avant de
retrouver ses compagnons du trio. Jim Black arrive épuisé de Rome, où il
vient de remplacer Ben Perowsky dans le trio de Chris Speed, Andrea Parkins
est tout à fait en forme. Ils vont nous donner - mais c'est devenu une
habitude depuis Nevers et Bordeaux fin 99 - l'exemple même de l'association
de la voie royale et de la porte étroite, retrouvant le grand lyrisme oublié
(Coltrane, Ayler, Marsh), la grande batterie fracassante (de Big Sid Catlett
à Elvin Jones ), sous le regard et les harmonies dissonantes d'une Andrea
Parkins de plus en plus active. Personne aujourd'hui n'est capable de
prolonger le jazz quasiment pur aussi loin sans concession à un quelconque
revivalisme. La simplicité désarmante d'Ellery Eskelin ne doit pas cacher la
force de sa découverte : c'est dans les poubelles de l'histoire ("Jazz
Trash") qu'il faut aller fouiller. On y trouve de tout, essentiellement des
déchets, parfois des trésors. A l'image d'un Jim Black perpétuellement en
train de morceler la batterie et de la reconstruire, le souffle d'Elley
Eskelin n'a pas fini de nous pousser en avant. "Avec un regard en permanence
sur le rétroviseur" ajoute Le Querrec, qui réfère cette phrase à Stendhal.
On peut alors quitter Luz heureux et, disons-le, trouver un peu dérisoires
les polémiques autour des musiciens qui ne font rien d'autre que l'actualité
visible et superficielle, et je ne dis rien des "grands" festivals
Ellery Eskelin jouera en région parisienne, dans le cadre du Festival Sons
d'Hiver, le 23 janvier 2001.
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